Chez les Lacandons de Naha
Quelques jours au Paradis.

"Un matin humide et frileux du Chiapas à la saison des pluies - après une pesée hommes et bagages -je me retrouvais dans un petit avion, cernée de nuages opaques et de gros sacs, caméras sur les genoux et trois sombreros sur la tête.

Je partais camper à Naha, invitée de la Senora Gertrude Duby-Blom, souvent appelée "le bon ange des indiens lacandons", groupes familiaux, descendants des anciens Mayas, éparpillés dans la forêt tropicale au bord de rivières et de lacs.

Sur cet immense territoire d'arbres et de lianes mêlés s'épanouit jadis une des plus brillantes civilisations de la Mésoamérique, disparue au Xe siècle, en pleine apogée. Fabuleuses cités désertées, rendues à une selve gloutonne. Mystère pour les archéologues - "l'herbe a poussé et elle est silencieuse" Miguel Angel Asturias. (...)

La piste d'herbes nous recueille. Au bruit de la machine, un bouquet de bananiers s'anime, des Lacandons accourent sortis du Temps, des lectures et des rêves - en tuniques flottantes de coton blanc, longs cheveux noirs sur les épaules, gais de revoir leur bienfaitrice et curieux des deux invitées.

Après le déjeuner, des piroguiers K'in ("Soleil") et K'ayyum ("Chant"), fils et messagers du vieux chef Chank'in ("Petit Soleil") arrivent avec des souhaits de bienvenue et d'une promenade sur le grand lac. Petits, agiles, rieurs, ils pagayent avec joie, amusés de notre émerveillement : eaux limpides, irisées - gamme mouvante de bleus et de verts - images doublées des arbres, des plantes, des fleurs - champs de nénuphars. (…) Glissement paisible et berceur rythmé par les pagaies. Nos piroguiers comme des anges dans leurs longues chemises. Le retour au Paradis. (...)

Une jeune indienne, très jolie, se balance avec ses deux enfants dans nos hamacs de sieste et nous dévisage tranquillement de ses sombres et larges prunelles. A la différence des hommes, les femmes de Naha portent des petites tuniques blanches sur de courtes jupes froncées en cotonnade de tons vifs, obtenue maintenant par échange, mais tissée auparavant en fils polychromes. Elles tressent, en une seule grosse natte, leurs magnifiques cheveux. Les enfants sont habillés de la tunique traditionnelle, angelots charmeurs d'une crèche tropicale. (...)

Si les jaguars, autrefois nombreux, ne hantent plus guère les forts du Chiapas, Chank'in connait encore,appris de son père, un vieux chant rituel qui a le pouvoir de protéger lès chasseurs attardés contre ces rôdeurs nocturnes. Mais les pacifiques Latandons sont de plus en plus menacés par les chercheurs de gomme, les chercheurs d'acajou, et les indiens Tzeltal, d'origine Maya eux aussi, mais au mode de vie différent et plus mexicanisés, agriculteurs en quête de terres nouvelles. Là, où conquistadores et évangélisateurs ont renoncé, tous ces modernes envahisseurs du pays lacandon apportent les mauvais germes et maladies de la civilisation et mettent en danger un précaire équilibre vital. (...)

Gris, rose, bleu, un nouveau jour s'installe, radieux et chaud. Le Soleil a encore triomphé de Kisin, le dieu des ténèbres dont chaque nuit il doit traverser le territoire glacé et vaincre les forces maléfiques. Il sèche l es perles de rosée sur les philodendrons géants autour des cases, pastellise les eaux immobiles, où déjà glisse notre pirogue."

extraits
Monique Pietri