A l'ombre de l'Himalaya repose le Val du Cachemire. Les montagnes magiques veillent sur des lacs enchantés clos de jardins secrets sous des voûtes verdies.

Des cimes endiamantées de neige cascadent des pentes de sombres conifères qui ricochent sur les terrasses des rizières. Les champs eux-mêmes se perdent dans des vergers de fleurs nacrées ou de fruits rutilants jusqu'aux nappes d'eaux bleutées.
Du règne minéral au monde végétal et aquatique. De palier en palier. De cercle en cercle. Le pays se peint comme un Mandala.

Au coeur du Val, la ville, Srinagar, cité de l'eau.
Entrelacée de lacs, de canaux, des méandres de la rivière, la vieille cité dédouble dans le premier miroir de l'Univers l'enchevêtrement ouvragé des maisons de briques et de bois ou le pittoresque flotttant des donga. Inséparable de la ville médiévale, labyrinthe de venelles lové dans les boucles de la rivière Jhelum qu'il enjambe de neuf ponts, le grand lac DaI la double et la borde. C'est un autre dédale de quatre lacs séparés par des chaussées, reliés par des canaux, parsemés d'îles et de jardins flottants, cloisonnés de levées de terre où s'amarrent house-boats et donga, émergés de digues où se perchent des maisons.
Sa beauté sereine et silencieuse alterne des étendues d'eaux calmes parfois ridées d'un souffle à des sentes mystérieuses sous le couvert des saules. Seuls bruits, le son mat des pagaies, les voix qui se hèlent au passage d'un bonjour guttural, le chant des oiseaux.
Tout un peuple cependant y vit, cultivant les îlots, pêchant, se déplaçant en sikhara. Au ras de l'eau, assis à l'avant, pagayant, hommes et femmes vont et viennent, transportent les récoltes, les marchandises, les enfants. Mais autonomes dès leur plus jeune âge, les enfants eux-mêmes manient avec vivacité et grâce les pagaies en forme de coeur, aident ou mènent une vie de liberté sur le lac paisible où se succèdent les saisons. Eternelle transmutation des verts tendres feuillus du printemps en rose délicat des lotus gloire de l'été, des roux somptueux apogée de l'automne en azur glacé de l'hiver, reflet des neiges himalayennes.

Vestiges d'une immense nappe liquide primaire, d'autres lacs, Anchar, Manasbal, Wular, sont enchassés au fond du Val. Sur leurs berges s'éparpillent les mêmes villages lacustres habités par les pêcheurs et les enfants de l'eau.

Paysages de la sagesse, lacs émergés de brumes ancestrales, cité lacustre silencieuse, cité terrestre résonnante des bazaars, la ville duelle, doublée encore dans les reflets de la rivière Jhelum superposent des impressions vivaces qui hantent à jamais la mémoire des séjours heureux dans la Vallée Heureuse.

La Vallée Heureuse. Sa beauté prenante a été chantée à toutes les époques.

Monique Pietri